35-La parabole du nénuphar
Un nénuphar... Une grande feuille verte qui, calmement,
largement et voluptueusement s’étale sur l’eau dormante d’un
étang... Une grande feuille verte flottante et prête à
absorber les rayons bienfaisants du soleil. Prête aussi à
travailler, grâce à la lumière vivifiante, et, grâce aussi à
la fonction chlorophyllienne, pour produire l’oxygène
nécessaire à la vie de tous ceux qui l’entourent. Une grande
feuille largement étalée, qui semble se reposer, se
prélasser dans la lumière, mais qui, pourtant travaille
discrètement, sans relâche. On croit qu’elle se repose, mais
non, immobile, portée par la surface de l’eau et plongée
dans la lumière de Dieu, elle produit l’oxygène de la
vie...

Un nénuphar!... Une grande feuille étalée sur l’eau et
plongée dans la lumière, une grande feuille qui semble ne
rien faire... Et puis, un jour, un bouton apparaît sur la
feuille, un tout petit bouton, une promesse de vie... Et
dans le chaud soleil, le bouton, un jour s’ouvre lui aussi à
la vie. Il ne sait pas comment. Il ne sait pas non plus
comment il est arrivé là, à la vie. Non, mais il se laisse
faire, il se laisse plonger dans la vie, dans la chaleur
caressante du Soleil. Peu à peu il prend forme, il se teinte
de couleur rosée, il devient beau, si beau qu’alentour les
passants s’arrêtent pour le contempler et rendre grâce à
Dieu qui a fait de telles merveilles. Car le petit bouton
s’est peu à peu transformé en une fleur étonnante de
beauté.
Quelle belle fleur que celle du nénuphar! À force d’être
admirée, la jolie fleur a oublié, sans trop s’en rendre
compte, qu’elle avait tout reçu de Dieu, et qu’elle n’était
pour rien dans sa splendeur. Elle s’est mise à s’admirer, à
se contempler, à se prendre pour une fleur de lotus et à se
trouver si belle qu’elle en mépriserait un peu les autres
fleurs d’alentour; elle serait même un peu tentée de
jalouser ses compagnes aussi belles qu’elle, ou encore plus
belles...
Bien sûr, elle rendait toujours gloire à Dieu, mais la
routine s’installait. Elle s’ouvrait toujours pour recevoir
les rayons du Soleil, elle était très heureuse, mais un peu
égoïstement...
Les choses auraient pu durer longtemps ainsi. La jolie fleur
aurait continué à être belle, mais cependant de moins en
moins, car, sans qu’elle s’en aperçoive, les teintes ternes
de la tiédeur auraient peu à peu affadi ses couleurs... Et
cela, son créateur ne le voulait pas... Alors, il fit se
lever une tempête, une effroyable tempête sur la surface de
l’étang calme, et la fleur de nénuphar arrachée des attaches
qui la retenaient dans son milieu autrefois nutritif mais
qui s’était progressivement appauvri, fut entraînée dans un
tourbillon sans pitié qui la déposa, chiffonnée et meurtrie
dans un marécage nauséabond. Pauvre petite fleur abandonnée,
sans force, sans appui!... Et maintenant sans beauté, car sa
robe splendide avait été froissée, déchirée, puis maculée de
taches de boue inesthétiques.
Pauvre petite fleur sans beauté qui voudrait bien se
redresser, se nettoyer, mais qui n’y arrive pas, et qui sent
la mort approcher...
Pauvre petite fleur blessée qui pleure sa beauté perdue, qui
pleure son étang natal, qui pleure seule, sans espoir de
consolation. Pauvre petite fleur qui pleure, qui pleure...
en attendant la mort...
Tout serait maintenant terminé, et plus personne ne
penserait à la petite fleur de nénuphar si Quelqu’un, venu
d’ailleurs, n’était passé par là. Voyant la pauvre fleur
abîmée par la tempête, mais pourtant encore belle malgré ses
déchirures et ses taches, ce Quelqu’un venu d’ailleurs
tendit une douce main au-dessus du marécage et retira la
pauvre fleur. Comme elle était pleine de boue, il la plongea
dans l’eau claire et pure d’une source voisine et la secoua
vigoureusement pour en faire partir toute la terre. Puis il
la replanta, à l’ombre d’un grand arbre, sur la rive d’un
petit ruisseau alimenté en permanence par l’eau fraîche de
la source.
La petite fleur reprit vie rapidement. Elle était bien
contente d’être redevenue propre et elle remerciait sans
cesse son bienfaiteur anonyme qui avait eu pitié d’elle.
Elle était redevenue belle, et même plus belle qu’avant.
Mais cela, elle ne le savait pas, car elle regardait autour
d’elle pour connaître son nouveau milieu de vie. Elle
regardait ce qui se passait autour d’elle, elle regardait
tellement ses nouvelles compagnes, qu’elle oubliait de se
regarder. Elle contemplait ce monde nouveau si pur, si
paisible, et elle se sentait vraiment heureuse. L’épreuve,
qui l’avait secouée si rudement, lui avait fait rencontrer
Quelqu’un qu’elle voulait revoir, à tout prix.
Notre fleur se fortifiait, se purifiait. Ses plaies se
cicatrisaient. Surtout, elle devenait plus humble, car son
malheur lui avait appris que toute seule, elle ne pouvait
rien faire. Elle appréciait de plus en plus la douceur de
l’ombre qui s’étendait au-dessus d’elle, qui la protégeait
des morsures brutales d’un soleil trop ardent, mais qui,
surtout, semblait l’envelopper de tendresse. Notre petite
fleur paraissait comblée. Et puis elle n’était plus seule.
D’autres fleurs avaient été plantées auprès d’elle, et leur
compagnie reposante lui rendait confiance.
Puis voilà qu’un jour la petite fleur de nénuphar, qui
s’épanouissait, heureuse au bord de son ruisseau, aperçut,
non loin d’elle, un spectacle qu’elle ne connaissait pas
encore. L’eau de la source qui s’écoulait paisible dans le
ruisseau béni, semblait se rassembler en un petit torrent se
précipitant vers une sorte de tunnel obscur, pour être
conduit, plus loin, vers un jardin merveilleux qu’il devrait
irriguer, plus tard.
Bien sûr, ce jardin merveilleux, la petite fleur de nénuphar
ne pouvait le voir; mais on lui avait fait comprendre qu’il
était pourtant là, tout près d’elle. Notre fleur de nénuphar
aurait bien voulu aller voir ce jardin, mais elle ne le
pouvait pas. Elle était plantée là, trop solidement sur le
bord du ruisseau, juste avant que le courant de l’eau ne
s’accélère. Tout au plus, en se hissant sur la pointe de sa
tige pouvait-elle apercevoir quelques branches fleuries des
arbres de ce merveilleux jardin.
Notre fleur de nénuphar commençait à s’inquiéter, à se faire
de la peine, car elle avait compris aussi qu’elle était
destinée à vivre dans ce jardin d’Éden, mais elle n’arrivait
pas à s’arracher de son site... C’est alors que Quelqu’un
venu d’ailleurs, Quelqu’un qui passait par là, lui fit
comprendre que, pour l’instant, il lui fallait demeurer là,
près de la source, sur le bord du ruisseau, pour continuer à
se fortifier, à se purifier, à laisser l’eau vive qui la
pénétrait chasser ses dernières souillures... Et puis on
avait encore besoin d’elle, là où elle était, pour réjouir,
avec les autres fleurs, les cœurs attristés des passants
fatigués.
Et la petite fleur de nénuphar comprit qu’il lui fallait
encore attendre, là, dans cette demeure pacifiante, avant de
pénétrer dans le jardin. Il lui fallait être patiente, mais
on ne l’empêchait pas de chanter et de répéter une partition
nouvelle, sa partition, la partition de l’Amour, pour la
plus grande joie de tous ceux qui passeraient près d’elle.
D’ailleurs elle entendait déjà quelques accords harmonieux.
Plus tard, elle pourrait, elle aussi, aller se joindre au
chœur des habitants du Jardin pour chanter l’Amour,
éternellement. Elle savait aussi, que là-bas, dans ce jardin
d’Eden, l’Amour qu’elle chanterait, c’était ce QUELQU’UN
venu d’ailleurs qui l’avait sauvée de la mort.
La fleur de nénuphar n’est qu’une parabole, mais c’est une
parabole qui ouvre des horizons nouveaux vers QUELQU’UN venu
d’ailleurs, de QUELQU’UN qui nous sauve, qui nous attend et
qui nous aime.
Cette fleur de nénuphar, méditation apaisante pour les
pécheurs pardonnés qui, enfin, commencent à découvrir Dieu,
ne pourrait-elle pas s'appliquer à nos pays européens, et
surtout à la France. La fleur de nénuphar semble conduire
notre pauvre pays vers un chemin d'espérance. Aujourd'hui,
la France est tombée très bas. Elle s'est éloignée de Dieu
et de sa Loi de bonheur, elle a balayée la douce morale
chrétienne qui la guidait sur son chemin, elle est tombée
dans la boue la plus sale qui soit, et bientôt elle va
mourir, elle le sait, elle le sent…
Mais QUELQU'UN venu d'ailleurs la regarde avec pitié. Non,
vraiment, ce pauvre pays ne peut pas disparaître ainsi. Le
QUELQU'UN venu d'ailleurs voit encore, dans les débris de la
pauvre fleur, des restes des cadeaux magnifiques qu'Il lui
avait offerts dans sa jeunesse. Alors, le QUELQU'UN venu
d'ailleurs retire la France de son bourbier, et la nettoie
un peu. Cela est douloureux mais indispensable, et, tout
naturellement, elle se tourne vers la Vierge Marie et lui
demande de venir la soutenir. Marie regarde longuement le
QUELQU'UN venu d'ailleurs et voici que la France se
redresse. Elle ne sait pas encore ce qui va lui arriver,
mais l'Espérance est entrée dans son cœur. La France sait
qu'elle sera sauvée avec tous ses habitants. Et soudain la
pauvre petite France qui avait rejeté et son Dieu et sa
culture a retrouvé son sourire, malgré sa grande souffrance:
elle sait que Dieu ne l'a pas abandonnée malgré ses
innombrables fautes; de nouveau elle adore Dieu.
Paulette Leblanc |